L’Emmuré

L’édition des Emmurés, hélas pleine de coquilles… (le livre n’est pas disponible en format numérique).

Les Emmurés de Lucien Descaves est un roman qui paraît en 1894, c’est un roman naturaliste, qui évoque par son style aussi la prose recherchée de Huysmans – Descaves fut son ami et son exécuteur testamentaire. Le titre est clair quand on connaît le sujet : c’est un roman sur les aveugles, dont l’action commence en 1880 et rejoint progressivement le moment de l’écriture. 

Le roman s’ouvre par la remise des prix à l’Institution des Jeunes Aveugles (l’INJA aujourd’hui) – qui fait penser à la fameuse scène des comices de Madame Bovary – où le narrateur épouse le regard curieux des observateurs, dans une description à l’écorché des différents visages d’aveugles, ce « jardin de la cécité », ce « parterre d’yeux fanés » : 

Les ophtalmies apparaissaient à la fois artificielles et vivantes, cotonneuses et fermes, sèches et liquéfiées, lisses et rugueuses. Comme un palais dévasté, envahi par une végétation parasite, l’œil qu’un cataclysme avait désolé, appartenait aux fougères, aux lichens et aux mousses. Ils avaient tout recouvert, festonnaient le plâtre éraillé de la cornée, illustraient l’agate laiteuse et le jaspe panaché des prunelles où l’iris en dissolution s’extravasait à travers les parois perforées. Des globes dépolis, arides et rissolés, gardaient le ton et la rugosité de l’ardoise brute. Et d’autres, au contraire, arrosés incessamment, macéraient dans les larmes. 

Continuer la lecture de « L’Emmuré »

Le Haut Moyen Âge d’Augustin Thierry

Quand Augustin Thierry publie la première de ses scènes du sixième siècle dans la Revue des Deux Mondes en 1833, le récit est précédé par une introduction dans laquelle l’auteur explique les raisons du choix de cette période historique :

C’est une assertion, pour ainsi dire, proverbiale, qu’aucune période de notre histoire n’égale en confusion et en aridité la période mérovingienne… il y a, selon moi, dans ce dédain, plus de paresse que de réflexion ; et si l’histoire des Mérovingiens est un peu difficile à débrouiller, elle n’est point aride. Au contraire, elle abonde en faits singuliers, en personnages originaux, en incidens dramatiques tellement variés, que le seul embarras qu’on éprouve est celui de mettre en ordre un si grand nombre de détails.

Premier récit des temps mérovingiens publié dans la Revue des Deux Mondes en 1833

Après quelques lignes, Thierry commente sa source principale, les Dix livres d’histoire de Grégoire de Tours, et ajoutait :

C’est comme une galerie mal ordonnée de tableaux et de figures en relief, ce sont de vieux chants nationaux, rangés presque au hasard, écourtés, se suivant sans liaison, mais dont une main habile pourrait composer un grand poème. En un mot, je crois qu’il y aurait à faire, sur Grégoire de Tours et sur ses contemporains, un beau travail d’art en même temps que de science historique.

François Hotman, Francogallia (1573)

Unir l’art à la science pour offrir une vue du sixième siècle en Gaule, le but de l’historien est ouvertement déclaré. Et pourtant, la représentation du haut moyen âge construit à travers les Récits des Temps Mérovingiens a, tout d’abord, une vocation politique. Le modèle narratif adopté par Thierry s’apparente en effet au récit romanesque, révélant ainsi l’intention d’atteindre un public beaucoup plus large que celui des érudits, tout en ne pas renonçant à une minutieuse recherche historique qui précède le passage à l’écrit. Augustin Thierry a pour objectif l’écriture d’une Nouvelle Histoire de France dont l’ambition était d’embrasser la nation tout entière et ainsi de remplacer les vulgates historiques du XVIIème et du XVIIIème siècles qui ne se concentraient que sur les dynasties régnantes et l’aristocratie.

Adrien de Valois, Rerum Francicarum
usque ad Chlotarii senioris mortem (1646)

Qui plus est, ces histoires de France étaient pour la plupart des réécritures de chroniques modernes, mais elles ne se fondaient pas sur une lecture directe des sources médiévales. Leurs modes narratifs et leurs méthodologies étaient donc, aux yeux d’Augustin Thierry, de graves défauts à corriger par la divulgation d’une nouvelle historiographie dont l’art et la science auraient assuré la popularité.

Une nouvelle histoire de France doit être écrite, d’après Augustin Thierry, à partir d’une étude attentive des sources, ce qui pour les Récits des Temps Mérovingiens signifie une lecture des chroniques du haut moyen âge. Pour la période mérovingienne, les sources étaient, et sont encore aujourd’hui, peu nombreuses : Grégoire de Tours et ses Dix livres d’histoire constituent le fil narratif des Récits qui est ensuite enrichi à l’aide des poèmes de Venance Fortunat et d’autres travaux historiques tels que la Chronique de Frédégaire, le Liber Historiae Francorum composé au VIIIème siècle et le Gesta Francorum écrit par Aimoin de Fleury au tournant de l’an Mil. Parmi les sources d’Augustin Thierry, on retrouve aussi des recueils de lois comme la Lex Salica et la Lex Ripuaria ainsi que de formulaires (par exemple le formulaire de Marculfe), des récits hagiographiques (entre autres la Vita Radegundis de Venance Fortunat, la Vita sancti Remigii d’Hincmar de Reims) et des lettres (Venance Fortunat, Germain de Paris, Sidoine Apollinaire et le Pape Grégoire le Grand).

Edition originale des Rerum Gallicarum et Francicarum Scriptores (1738-1865)

Il s’agit d’un ensemble de textes variés qui appartiennent à des différents genres (historiographie, poésie, épistolographie, hagiographie, etc.), mais Augustin Thierry leur accorde le même traitement en les considérant comme des documents dignes de foi, parce qu’écrits peu après les événements relatés. Si la grande variété des documents utilisés par Augustin Thierry peut frapper le lecteur, il faut toutefois souligner que ces textes étaient convenablement accessibles dans trois des tomes des Rerum Gallicarum et Francicarum Scriptores publiés au XVIIIème siècle par le mauriste Dom Bouquet : même les auteurs plus extravagants utilisés par Thierry, comme par exemple les historiographes grecs Agathias, Procope et Ménandre, pouvaient être aisément lus et cités à partir de cette monumentale collection moderne.

Table des matières du tome II des Rerum Gallicarum et Francicarum Scriptores
Adrien de Valois (1607-1692) par Claude Duflos

Si, d’un côté, Augustin Thierry plaide pour une histoire fondée sur la lecture des chroniques et des documents médiévaux, d’autre part l’accès à ces textes se faisait encore par le filtre des éditions et des commentaires modernes. Adrien de Valois, historiographe de Louis XIV et auteur de l’imposante collection des premiers monuments de la monarchie française connue sous le titre de Gesta Francorum, était apprécié par Thierry pour l’analyse des documents médiévaux, mais critiqué pour le manque de vie et de couleur de sa narration : les traits barbares des conquérants francs, leur rudesse de manières et de langage disparaissaient sous sa rédaction et cela était, d’après Augustin Thierry, une conséquence de l’absence d’engagement et de passion politique.

Avec un long ouvrage qui ne flattait aucune passion politique, aucune opinion de classe ni de parti, et dont la forme était celle d’une glose sur des textes absents, l’historien de la dynastie mérovingienne avait peu de chances de faire une vive impression sur le public contemporain (Augustin Thierry, Considérations sur l’histoire de France, réédition Furne des RTM publiée en 1856, chapitre 1).

Augustin Thierry avait donc décidé d’accorder pleine crédibilité aux textes médiévaux (en incluant les récits hagiographiques, et ce malgré l’esprit anticlérical de son temps) et de se fier à l’exactitude des éditions et des commentaires modernes. Cependant, ces sources étaient mises au service d’une représentation de la période mérovingienne décidément orientée du point de vue idéologique et politique.

Illustration par Jean-Paul Laurens des Récits des temps mérovingiens (Paris, 1887, premier récit) : j’ai cherché pour ta sœur un homme riche et sage, et je n’ai rien trouvé de mieux que moi-même

La mise en scène de ses Récits des Temps Mérovingiens était en effet guidée par un principe prédéterminé qu’il est nécessaire de garder à l’esprit pour comprendre les stratégies narratives et les choix méthodologiques de l’historien. A ses yeux, l’histoire des temps mérovingiens est l’histoire de la lutte de deux civilisations (deux races si l’on utilise le vocabulaire du XIXème siècle) : d’un côté se rangeait le peuple civilisé des Gallo-romains, de l’autre les Franks barbares. La confrontation entre les Gallo-romains et les Franks est construite de manière dramatique grâce à la matière offerte par Grégoire de Tours, mais elle repose aussi sur des choix de méthode appliqués systématiquement dans les Récits et maintenus à travers les cinq rééditions publiées du vivant de l’auteur. Le choc entre les deux civilisations est construit tout d’abord par l’onomastique : l’orthographe des noms francs est corrigée pour leur redonner une apparence et un son manifestement germanique qui étaient étrangères aux yeux et aux oreilles des lecteurs français. Il s’agit d’une démarche idéologique et programmatique que Thierry avait déjà préconisée dans ses Lettres sur l’Histoire de France publiées dans les années 1820, dans lesquelles il plaidait pour une réforme orthographique permettant de restituer le son original et l’étymologie véritable des noms francs :

Je me mis à suivre ce projet avec zèle et ténacité, feuilletant les glossaires, comparant ensemble les différentes orthographes, tâchant de retrouver le son primitif et la véritable signification des noms franks (Augustin Thierry, Lettres sur l’histoire de France, Notes pour la 2ème édition, 1829).

Charles Nodier, Revue de Paris (1841)

Clovis devient ainsi Chlodowig, Chilpéric est désormais Hilderik, Mérovée Merowig, Louis Hlodowig ou Lodewig, Charles s’écrit Karle et ainsi de suite. A nos yeux, ces modifications peuvent paraître anodines, mais elles déclenchèrent un vif débat parmi les hommes de lettres du XIXème siècle. Thierry se trouva à devoir défendre son choix, ce qu’il fit obstinément, mais sa réforme orthographique ne fut pas adoptée par la communauté scientifique comme il l’avait espéré. Dans un article corrosif publié en 1841 dans la Revue de Paris, le romancier et érudit Charles Nodier l’accusa ouvertement de « bigarrer son style d’horribles noms ostrogoths » qui n’étaient adaptés ni à l’alphabet ni à la prononciation de la langue française. À ces accusations, Augustin Thierry répondit que les raisons de son choix n’étaient ni stylistiques ni entièrement philologiques, puisqu’elles étaient la conséquence d’une décision réfléchie qui avait pour objectif de dévoiler aux lecteurs la vérité dissimulée derrière la francisation des noms francs. Cette vérité consistait dans l’altérité irréconciliable des Franks que l’auteur des Récits avait l’ambition de faire pleinement ressortir à travers ses narrations :

Je me suis dévoué à la tâche de faire saillir la vérité historique sur tous les points, dans le fond et la forme, l’esprit et la lettre, la peinture des mœurs et la physionomie des noms (Augustin Thierry, Réponse à la diatribe du docteur Neophobus, dans la Revue de Paris, 1842).

L’importance accordée à l’orthographe des noms francs émerge clairement de la lecture des brouillons, des notes et des travaux préparatoires réunis dans les archives de la famille Thierry aujourd’hui conservées à Blois aux Archives Départementales de Loir-et-Cher. Trois cahiers contiennent les notes et les brouillons de la réponse adressée à Charles Nodier parue dans la Revue de Paris en 1842 : ces cahiers montrent, de manière éloquente, la recherche minutieuse menée par Augustin Thierry et ses collaborateurs et ils illustrent les raisons de ses choix méthodologiques et stylistiques. Déclarations de méthode et étude des textes se côtoient dans ces pages : plusieurs listes de noms francs ont été collationnées à partir des sources médiévales et des œuvres historiographiques modernes et étaient ensuite transcrites dans les cahiers par les collaborateurs de l’historien. Le nombre de pages remplies de listes de noms illustre éloquemment l’intérêt, presque l’obsession, d’Augustin Thierry pour l’onomastique.

Liste de noms dans un des cahiers de notes aujourd’hui aux Archives Départementales de Loir-et-Cher (AD 41 F 1577 6)

Il lit un ensemble considérable de textes pour rédiger une seule note de bas de page dans sa réponse à Nodier afin de montrer les variations et les inconsistances dans l’orthographe utilisé par les historiens modernes plus réputés (Mézeray, Cordemoy, Hainaut, Velly, Anquetil, Sismondi).

Transcription de noms francs à partir des historiographes grecs Agathias et Procope (AD 41 F 1577 3)

Même les œuvres des historiographes grecs du VIème siècle ont été dépouillées à la recherche de noms francs, qui ont aussi été dûment annotés dans les cahiers de notes.

Par la restitution du son original et par la correction de l’orthographe, Thierry entend révéler et dévoiler aux lecteurs l’étymologie des noms francs et leur montrer que les mêmes racines étaient présentes dans des noms différents, ce qui était caché par leur francisation : sa réforme orthographique permettrait ainsi de montrer que Hilde-rik et Rik-hilde étaient construits à partir des mêmes racines, ce qui n’est pas détectable si l’orthographe traditionnelle (Chilpéric et Richilde) est préférée.



Hilderik et Rikilde montrent à nu l’identité de racine qui ne se voit point dans Chilperic et Richilde (AD 41 F 1577 4).

Une liste de règles pour la transcription des noms francs avait déjà été ajoutée à la réédition des Lettres sur l’Histoire de France publiée en 1829, mais Augustin Thierry n’est pas uniquement intéressé à la science pour la science. Elle est aussi mise au service de son projet politique et idéologique.

Une des conséquences de cette subordination de la science historique à une idéologie politique se traduit dans l’application de la réforme orthographique uniquement aux noms des premières deux races dans l’histoire de France, c’est-à-dire les Mérovingiens et les Carolingiens. Ce choix révèle l’approche prédéterminée d’Augustin Thierry à l’histoire médiévale. Les rois capétiens (la troisième race d’après les œuvres de l’historien) sont en effet considérés comme le vrai point de départ de l’histoire nationale. La paraphrase d’un passage célèbre tiré d’une lettre de Gerbert d’Aurillac décrivant la transition des Carolingiens au Capétiens illustre éloquemment le traitement idéologique réservé aux noms des rois médiévaux :

Illustration par Jean-Paul Laurens des Récits des temps mérovingiens (Paris, 1887, deuxième récit) : C’était de ces figures étranges qui avaient parcouru la Gaule au temps d’Attila et de Chlodowig

Le sentiment instinctif de l’indépendance nationale, profondément enraciné dans le cœur des Gallo-Franks, ne pouvait faire une longue trêve avec cette famille condamnée d’avance, et dont la ruine était inévitable… Lod-her n’est roi que de nom, écrivait, dans une de ses lettres, l’un des personnages les plus distingués du dixième siècle; Hugues n’en porte pas le titre, mais il l’est en fait et en œuvres (Augustin Thierry, Lettres sur l’Histoire de France, Lettre XIV, première édition, 1827) [1]Cf. citation latine originale : Lotharius rex Francie prelatus est solo nomine, Hugo vero non nomine, sed actu et opere. (Gerbert d’Aurillac, Letter 48) .

Les noms de derniers Carolingiens (Lod-her, Lod-wig) portent la marque de leur origine germanique, qui est aussi un signe de leur nation barbare et leur pouvoir illégitime, tandis que les rois de la troisième race, en commençant par Eudes († 898) auquel Augustin Thierry reconnaît le titre de roi de France, conservent leurs noms français. L’historien construit ainsi de manière méthodique l’altérité des Francs en appliquant une stratégie bien connue : l’aspect, les coutumes et la langue du peuple qu’on cherche à discréditer sont rendus étrangers aux lecteurs.

Dans les Archives Départementales à Blois sont aussi conservées les épreuves de sa dernière révision des Récits des Temps Mérovingiens publiée l’année de sa mort, en 1856. Pour la sixième réédition, Augustin Thierry décide d’ajouter une note en bas de page au début de son premier récit, dans laquelle il défend et justife l’utilisation de l’orthographe germanique comme un élément essentiel de la véracité de sa narration visant à créer un contraste entre les hommes de deux races différentes.

Dernière révision des Récits des Temps Mérovingiens par Augustin Thierry et ses collaborateurs (AD 41 F 1946 B)


Quelque jugement qu’on porte en général sur l’adoption de l’orthographe germanique pour les noms des personnages franks de notre histoire, on sentira que cette restitution était ici une convenance inhérente au sujet. Elle contribue à la vérité de couleur dans ces récits, où j’ai mis en scène les diverses populations de la Gaule conquise ; elle forme un contraste qui sépare, en quelque sorte, les hommes de races différentes. Si le lecteur s’étonne de trouver changés des noms qu’il croyait bien connaître, de rencontrer des syllabes dures et des lettres insolites, cette surprise même sera utile en rendant plus marquées les distinctions que j’ai voulu établir.

La surprise du lecteur devant l’orthographe inhabituelle des noms francs est donc un effet recherché avec une fonction précise, celle de souligner les distinctions que l’auteur a préalablement décidé de faire ressortir. C’est ainsi que, dans les Récits des Temps Mérovingiens, la forme latine des noms est utilisée pour les Gallo-romains, par exemple le duc Lupus ou l’évêque Salvius d’Albi. D’autre part, le traitement idéologique de l’onomastique est illustré clairement par le choix de maintenir le français pour l’orthographe de saint Martin (qui était pourtant originaire de la Pannonie, et n’était donc pas un Gallo-romain) et de Grégoire de Tours, ce dernier incarnant le seul personnage vraiment positif des Récits et donc le seul dont le nom mérite d’être prononcé en français [2]A ce propos voir Bruno Dumézil, La question de la romanité et de la germanité d’après Augustin Thierry, dans A. Déruelle et Y. Potin (dir.), Augustin Thierry. L’histoire pour … Continue reading. En demandant à son public de lire Chlodowig et Hilderik à la place de Clovis et Chilpéric, Augustin Thierry crée une distance qui sert un projet idéologique qu’il ne cessa pas de défendre et d’intégrer dans ses œuvres jusqu’au dernier souffle.

Mais la réforme orthographique proposée par Augustin Thierry ne fit pas consensus chez les érudits de son temps, de même que le lien établi par l’historien entre onomastique et ethnicité (un aspect encore aujourd’hui débattu par les chercheurs) fut l’objet de vives critiques, comme l’on peut déduire d’une autre note en bas de page ajoutée au quatrième Récit dans la troisième édition publiée en 1842, c’est-à-dire la même année que la réponse à Charles Nodier. Dans la représentation des temps mérovingiens dessinée par Augustin Thierry, un nom germanique est infailliblement un signe d’ethnicité franque, tandis qu’un nom grec ou latin signale une identité gallo-romaine : malgré les quelques exceptions admises, l’historien s’en tient à ce principe et n’hésite pas à déclarer que s’il n’est pas possible d’identifier un Franc par son nom germanique et un Gaulois par son nom romain, alors toute histoire des temps mérovingiens est impossible.



Si l’on ne peut pas dire qu’un homme du VIème siècle portant un nom germanique est germain d’origine… portant un nom grec ou latin est gaulois d’origine jusqu’à preuve du contraire il n’y a plus d’histoire possible (AD 41 F 1577 5)

Malgré les déclarations de méthode de l’auteur, on voit donc clairement à quel point ses choix scientifiques sont orientés par sa vision idéologique. Augustin Thierry ne niait pas qu’il concevait l’art et la science comme des domaines au service d’un projet politique et cette hiérarchie qui ressort pleinement dans ses œuvres contribua au succès des Récits des Temps Mérovingiens, dont l’influence sur l’imaginaire collectif a été considérable. Cela fut facilité par l’intégration d’un apparat iconographique qui traduisait la narration en images, une décision qu’Augustin Thierry avait déjà prise de son vivant. Dans la correspondance de l’ami de l’historien, le peintre Ary Scheffer, aujourd’hui conservée à la Bibliothèque de l’Arsenal, on retrouve en effet une lettre dans laquelle les costumes des rois et des reines francs sont décrits pour servir d’inspiration à l’illustration des Récits des Temps Mérovingiens.

Paris, Bibliothèque de l’Arsenal, ms. 13468, doc. 37
Illustration par Jean-Paul Laurens des Récits des temps mérovingiens (Paris, 1887, sixième récit) : Il faisait même à l’évêque des lectures confidentielles de morceaux de sa composition

Ces portraits ne virent jamais le jour, mais trente ans après la mort d’Augustin Thierry, son œuvre trouva en Jean-Paul Laurens un interprète talentueux et inspiré.

Grace à l’art de ce peintre, les Mérovingiens qui animaient les récits furent convertis en images dont l’influence sur une certaine idée du haut moyen âge, époque barbare et obscure, est encore observable aujourd’hui malgré les nombreux efforts de correction des historiens médiévistes.

La déconstruction du haut moyen âge raconté par Augustin Thierry à travers l’étude de son idéologie politique, son approche scientifique et sa méthodologie de recherche nous permet toutefois de replacer l’historien dans l’esprit de son temps et de mieux comprendre les raisons du succès et de la popularité de ses œuvres. Cela nous montre bien, si besoin il en avait, à quel point la narration du passé est elle-même un produit de l’histoire dont l’étude génétique demeure une étape indispensable de la recherche.

Evariste Vital Luminais, Le dernier des Mérovingiens (Musée des beaux-arts de Carcassonne)
Evariste Vital Luminais, Les énervés de Jumièges (Musée des beaux-arts de Rouen)

References

References
1 Cf. citation latine originale : Lotharius rex Francie prelatus est solo nomine, Hugo vero non nomine, sed actu et opere. (Gerbert d’Aurillac, Letter 48)
2 A ce propos voir Bruno Dumézil, La question de la romanité et de la germanité d’après Augustin Thierry, dans A. Déruelle et Y. Potin (dir.), Augustin Thierry. L’histoire pour mémoire, Rennes, 2018, pp. 123-135

Les Cahiers de la Chambre et les défis de leur représentation en TEI

Dans les Archives Départementales de Loir-et-Cher sont conservés trente cahiers ayant appartenu au grand historien blésois Augustin Thierry. Ces cahiers sont aujourd’hui classés dans les deux séries F 1576 et 1577 et ont été intégralement numérisés dans le cadre du projet ArchAT, ce qui permet désormais de les visionner dans la BVMM, collection virtuelle créée et maintenue par l’IRHT.

Ces objets manuscrits sont sans doute l’un des objets les plus intrigants des archives de la famille Thierry, un reflet du travail intellectuel et de la vie quotidienne tant d’Augustin Thierry que des personnes qui l’entouraient.

« Nouveau Cahier de la Chambre », troisième dans la série de trente Cahiers inventoriés par Augustin Augustin-Thierry (F 1576 3)

Conçus pour réunir différentes typologies de textes et d’informations, les cahiers contiennent des extraits des sources, des brouillons de lettres, des corrections d’œuvre, des notes de lecture, ainsi que des rappels d’agenda, des notes de frais et d’autres annotations issues de la vie quotidienne de la maison Thierry.


Les Cahiers de la Chambre sont des objets hétérogènes du point de vue codicologique : on y trouve des feuillets collés sur la page ou insérés entre les pages et d’autres documents divers susceptibles d’intéresser Augustin Thierry. La lecture de ces Cahiers par le petit-neveu d’Augustin, Augustin Augustin-Thierry, est parfois révélée par l’insertion d’un feuillet avec la liste annotée des différentes pièces contenues dans le Cahier.

L’étude paléographique des cahiers est tout aussi complexe, puisque plusieurs mains différentes ont tenu la plume et écrit tour à tour. Parmi les scribes qui couchaient à l’écrit les paroles d’Augustin Thierry, recopiaient des textes et enregistraient des informations diverses, il est possible d’identifier certains de ses collaborateurs plus étroits (sa femme, ses secrétaires), mais de nombreuses mains nous sont encore inconnues.

Comme tout autre document manuscrit, les Cahiers sont un défi pour le chercheur qui doit déchiffrer un texte souvent corrigé, cancellé, annoté et parfois même illisible.

La complexité des Cahiers de la Chambre peut être représentée en TEI, mais son encodage peut vite devenir un travail très long et très coûteux en énergie. Dans le cadre d’un projet se déroulant sur deux ans, le chercheur fait donc face à un choix difficile : trouver le juste milieu entre une description analytique de l’objet à représenter et une représentation de ses éléments essentiels.

Prenons deux exemples : on observe souvent dans les Cahiers des couches d’écriture superposées. La représentation en TEI peut se contenter d’indiquer qu’on observe dans cette page une écriture superposée, dont on donne le texte, ou elle peut décrire exactement la zone occupée par cette écriture à l’aide des cordonnées de la page et des balises spécifiques (notamment grâce à l’outil TEI-Zoner de la TEI Critical Apparatus Toolbox).

Cahier de notes avec plusieurs interventions successives d’Augustin Augustin-Thierry (F 1577 9)

Les scribes au travail dans les cahiers utilisent des instruments d’écriture variés (plume, crayon papier, crayon bleu), ce qui est parfois un élément utile pour l’identification de la personne qui tenait la plume : Augustin Augustin-Thierry utilisait par exemple le crayon papier et le crayon bleu pour souligner et annoter le texte ainsi que pour identifier chaque cahier avec une lettre (voir image ci-dessus). L’encodage des informations relatives aux instruments d’écriture (attribut @medium à l’intérieur de la balise <handShift>) est donc nécessaire dans le cadre de l’objet Cahier, qui peut être représenté en TEI à l’aide du module Transcr pensé pour la représentation des sources primaires.

Si les Cahiers sont des objets complexes, le langage TEI-XML offre une palette de balises très riche (plus de 500) qui permet de décrire et de représenter les textes qu’ils contiennent et leur présentation dans la page en tenant compte de chaque détail paléographique et codicologique. Toutefois, tout initié à la TEI sait qu’il est fortement déconseillé d’utiliser une modélisation qui englobe la totalité des balises [1]A ce propos voir L. Burnard, Personnaliser la TEI , dans: Qu’est-ce que la Text Encoding Initiative ? [online]. Marseille: OpenEdition Press, 2015 (generated 27 mars 2019). Available on the … Continue reading . Chaque projet engagé dans les humanités numériques et utilisant la TEI doit donc procéder à une modification du modèle générique (TEI-All) pour obtenir une version personnalisée et adaptée aux propriétés des objets à représenter et aux questions posées par les chercheurs aux sources qu’ils s’apprêtent à encoder. Le schéma obtenu par cette opération de personnalisation offre une sélection d’éléments à utiliser pour encoder le texte et constitue une sorte de cadre et de grammaire qui guide la structuration et l’élaboration du document TEI. La création du schéma TEI doit donc s’appuyer sur une parfaite connaissance et une maîtrise de l’objet à représenter, sur une identification et une compréhension préalables de ses aspects essentiels, ainsi que sur leur conceptualisation en vue de l’encodage TEI. ArchAT a donc procédé à la création de son propre schéma grâce à l’aide précieuse d’Emmanuelle Kuhry, ingénieure de recherche à l’IRHT.

Puisque l’élaboration d’un document TEI présuppose une conceptualisation de l’objet à représenter, il est nécessaire que les principes de l’identification et de la description du contenu des Cahiers soient établis préalablement.

La définition des différentes typologies de texte et d’interventions sur la page impose au chercheur des choix qui sont tant herméneutiques que sémiologiques. On observe souvent dans les cahiers un trait vertical ou des traits diagonaux tracés par-dessus un paragraphe pour indiquer que ce texte a été traité : s’il s’agit d’une correction d’œuvre, nous pouvons imaginer qu’elle a été prise en compte et effectuée sur le texte à corriger en dehors des cahiers (par exemple dans des épreuves révisées pour la préparation d’une nouvelle édition de l’œuvre en question) ; dans le cas d’un brouillon de lettre, nous pouvons penser que la lettre correspondante a été écrite et probablement envoyée, et ainsi de suite.

Ces traits ont donc une fonction spécifique qui est maintenue à travers la série des trente cahiers : puisque ils ne font pas partie du texte, ils ne sont pas des glyphes ou des signes anodins sur la page, l’éditeur du document TEI peut choisir l’élément <metamark> (signes ayant une fonction en relation avec le contenu du document auquel ils sont liés), qui se révèle plus adapté que les balises <g> (glyphes et caractères non standard) ou <figure> (illustration, figure). Dans certains cas, le paragraphe barré par un ou plusieurs traits présente aussi un ou deux traits en marge ou encore des croix, signes dont la fonction est, par contre, plus difficile à cerner.

L’encodage de l’information fournie par ces signes marginaux, à l’aide de la balise <metamark> et de ses attributs (notamment @function), se révèle en effet moins efficace, une sorte d’élément vide, en l’absence d’une compréhension en amont de la fonction de chaque signe tracé sur la page.

Une décision préalable s’impose aussi pour la représentation TEI des transcriptions de poèmes qu’on retrouve dans les cahiers de notes. L’extrait du Roman de Rou en anglo-normand copié dans le cahier F 1577 08 doit-il être traité en tant que composition poétique à l’aide du module TEI Verse ou plutôt comme une citation bibliographique ? Le module TEI Verse a en effet été pensé pour la poésie et permet de décrire la typologie des strophes et des vers ainsi que d’identifier la structure métrique et rythmique du texte. Cependant, la TEI prévoit la balise <cit> englobant <quote> et <bibl> pour l’encodage des citations et leurs renvois bibliographiques, ce qui peut être considéré suffisant du moment qu’on traite les vers du Roman de Rou copiés sur cette page comme un simple extrait de source à côté de beaucoup d’autres citations contenues dans les cahiers de la chambre. L’utilisation du module TEI Verse n’est donc pas essentielle dans le cadre du projet ArchAT et peut être exclue du schéma créé pour l’encodage des Cahiers.

Transcription des vers 6107-6118 du Roman de Rou (F 1577 8)

Ces deux exemples illustrent l’effort de conceptualisation et de systématisation d’un objet complexe et hétérogène comme les Cahiers de la Chambre en vue de sa représentation en TEI. Même une page facile à lire, présentant un texte court avec une mise en page assez simple, peut devenir un document TEI très complexe à élaborer et écrire si l’on veut encoder chaque élément textuel et procéder à l’interprétation de son apparence sur la page et de sa fonction.

Brouillon de lettre avec annotation au crayon bleu par Augustin Augustin-Thierry (F 1577 1)
Transcription dans l’éditeur XML Oxygen

La représentation TEI des Cahiers de la Chambre, l’un des objectifs d’ArchAT, s’avère ainsi un instrument exégétique et herméneutique dont l’utilisation permet une meilleure compréhension de ces objets manuscrits. Nous obligeant à prendre en compte chaque signe et aspect matériel de la page, ainsi qu’à nous interroger sur leur fonction, l’encodage TEI des Cahiers nous soumet des défis dont la solution nous dévoile, un pas après l’autre, le fonctionnement fascinant de l’atelier d’écriture et de travail animé par Augustin Thierry.

References

References
1 A ce propos voir L. Burnard, Personnaliser la TEI , dans: Qu’est-ce que la Text Encoding Initiative ? [online]. Marseille: OpenEdition Press, 2015 (generated 27 mars 2019). Available on the Internet: <http://books.openedition.org/oep/1304>. ISBN: 9782821855816. DOI: 10.4000/books.oep.1304 .

Réflexions sur les Cahiers de la chambre

Jeudi 14 mars 2019 à l’ITEM. Vendredi 15 mars 2019 aux Archives Nationales.

Après la présentation du projet ArchAT dans le cadre du séminaire technique de l’ITEM sur la gestion des risques en humanités numériques, un atelier a réuni les membres du projet ArchAT aux Archives nationales – Céline Roussel, Giorgia Vocino, Agnès Graceffa, François Bougard, Yann Potin et moi-même. Nous ont rejoints Stéphane Baciocchi e Mathias Dreyfuss.

Céline Roussel (Sorbonne Université) a d’abord présenté divers manuscrits d’aveugles : les manuscrits en noir (écrits à la main, donc), tels ceux d’Alexandre Rodenbach, avec, parfois, l’écriture carrée enseignée à la Perkins School for the Blind ; et les manuscrits en braille, comme ceux de Jacques Lusseyran. Il y a enfin le cas de Thierry, avec dictée à des secrétaires.

Avec la surprise de trouver dans cet ouvrage de Rodenbach sur les sourds et les aveugles et qui date de 1853 des passages sur Augustin Thierry – les archives de Blois conservent de fait des éléments de correspondance entre Thierry et Rodenbach :

La curieuse écriture carrée enseignée à la Perkins.

Enfin, Céline Roussel rapporte le cas de documents écrits par des secrétaires pour des travaux scientifiques, comme l’historien Pierre Henri, auteur d’une biographie de Valentin Haüy, et qui donc avait lui-même des cahiers.

Augustin Thierry est donc un cas particulier. Contemporain de Braille, il n’a jamais appris ce système, qui permettait non seulement à l’aveugle d’écrire, mais aussi de se relire. Il n’a pas non plus écrit de sa main – peut-être est-ce lié à son état physique dégradé. Pour mener à bien ses oeuvres, il est engagé dans un processus oral de dictée, d’écoute (puisqu’il se fait relire les notes), et de dictée à nouveau.

On en vient donc aux cahiers de la chambre, qui contiennent des prises de notes, des brouillons de lettres, des ébauches d’oeuvres mais qui sont pas encore des manuscrits mis au net, sortes d’atelier jeté sur le papier.

Je rappelle qu’Augustin Thierry a lui-même été secrétaire de Saint-Simon, a co-signé d’ailleurs certaines de ses brochures – avant que n’intervienne une séparation dont les raisons demeurent mystérieuses. Puis, devenu aveugle, il a recours à des secrétaires, et ce dès la rédaction de l’Histoire de la conquête de l’Angleterre par les Normands (1825), pour laquelle il fait appel à Armand Carrel. Après la mort de Carrel lors d’un duel avec Girardin, le patron de La Presse, Désiré Nisard, dans un numéro de La Revue des Deux Mondes du 1er octobre 1837, dit que le secrétaire de l’historien avait un rôle de collaborateur, ce que Thierry, quant à lui, nie farouchement, dans une lettre datée du 3 octobre au directeur de la Revue, et conservée dans un des cahiers de la chambre.


Monsieur,
Je me contenterai de l’insertion de votre note explicative et je l’accepte non comme l’expression vraie des faits que j’ai exposé moi-même dans leur réalité mais pour en finir avec ce triste débat qui me fatigue horriblement. Je persiste à dire que le mot collaboration
de quelques façons qu’on l’entoure et avec quelques adoucissements qu’on l’emploie est absolument impropre pour exprimer la nature de nos premières relations avec l’illustre et malheureux C(arrel), relations que ma lettre à M. Nisard présente selon l’exacte vérité parfaitement conforme d’ailleurs à la notoriété publique.

C’est là toute l’ambiguïté de ce travail fondé sur l’écoute et la dictée. Et qui nous invite à repenser la question de l’auctorialité dans le contexte de la cécité.

Quels rôles attribuer aux secrétaires privés de Thierry, et en particulier à Julie Thierry, sa femme, qui est la main principale de nombreux cahiers ? Quel est le lien entre ces secrétaires privés et les secrétaires officiels, ceux qui sont appointés par le ministère, dans le cadre du projet Guizot des Monuments du Tiers-Etat ? Apparaît par exemple, ici et là, la main de Martial Delpit dans les cahiers.

La présence de l’atelier au sein des Archives nationales a permis d’examiner le contenu et la physionomie de trois cartons d’archives correspondant à la gestion de la commission des Monuments inédits du Tiers Etat par la Division des Sciences et Lettres du Ministère de l’Instruction publique, entre 1836 et 1870 (date de publication du quatrième et dernier volume), sous les cotes F17326 à 3267. Ces cartons contiennent notamment les lettres envoyées aux correspondants de la commission à travers le territoire par les collaborateurs et secrétaires organisés en « atelier » sous la conduite de Martial Delpit entre 1837 et 1842-4, relayé par Félix Bourquelot après le départ de ce dernier, coïncidant par ailleurs avec le décès brutal de Julie Thierry (née de Kerangal). Ces documents permettent d’identifier les mains de onze des dix-huit collaborateurs de l’atelier, hors ceux des Archives du Royaume notamment (voir le tableau joint réalisé par Yann Potin (Augustin Thierry, L’histoire pour mémoire, Rennes, PUR, 2018, p. 233).

Les secrétaires des Monuments inédits du Tiers-État

 

Ces mains doivent être désormais confrontées avec les écritures des cahiers dits de la chambre, tout du moins certains d’entre eux, mais plus encore aux nombreuses copies conservées à la Bibliothèque nationale, formant la somme accumulée de travail de la commission (ms. Nouv. Acq. Fr. 3375-3429 et 34 22-3477, Nouv. Acq. Fr. 6359 et Nouv. Acq. Fr. 22 225-22 233 et 22 845-22 846)

Ainsi se dessine, autour de l’historien aveugle, tout un atelier scripturaire et documentaire, dont il reste à cartographier les contours afin d’en comprendre la dynamique.

(Aude Déruelle & Yann Potin).

Les mains d’Augustin

Augustin Thierry est devenu aveugle à trente ans (en raison d’une atteinte syphilitique), au moment où il achève son Histoire de la conquête de l’Angleterre. Il a été contraint à changer ses méthodes de travail, à recourir à des secrétaires, officiels ou non. Les Archives départementales du Loir-et-Cher conservent ainsi les « cahiers de la chambre », rédigés après le retour d’Augustin Thierry à Paris en 1835 – l’historien avait connu un exil provincial à Vesoul, où son frère Amédée avait été nommé préfet par Guizot en 1830.

Ces cahiers ont tous été numérisés par l’IRHT, et sont à présent visibles sur le site de la BVMM (https://bvmm.irht.cnrs.fr/ – il faut faire la recherche dans la ville de Blois pour trouver les AD 41). Le programme ArchAT peut ainsi entrer dans une deuxième phase qui consiste notamment en leur étude. L’expression « cahiers de la chambre » apparaît sur certains de ces manuscrits. En effet, Augustin Thierry était non seulement aveugle, mais également paralysé des membres inférieurs. Il était donc souvent confiné chez lui – se faire transporter est toute une affaire. On comprend ainsi que les secrétaires venaient écrire, sous la dictée d’Augustin Thierry, dans la chambre même de l’historien.

Le 3e cahier de la cote 1576 (AD 41)

Un premier examen révèle des mains différentes. Certaines sont identifiées : Gabriel Graugnard, son médecin, Charles Cassou, qui était manifestement son secrétaire officiel, Martial Delpit, payé par le gouvernement dans le cadre du projet des Monuments du Tiers Etat dirigé par Augustin Thierry, raison officielle qui lui a permis de revenir à Paris (je renvoie à l’article de Yann Potin dans le collectif que nous avons dirigé et qui est paru aux PUR en octobre dernier). Et il y a sa femme aussi, Julie, du moins jusqu’en 1844, année de sa mort.

Et sans doute aussi de nombreuses autres mains. La lecture de ces cahiers révèle en effet que parfois Augustin Thierry semble avoir recours à quiconque pénètre dans sa chambre, pour une raison ou une autre : et de dicter une note de lecture, une lettre, une réflexion…

Certaines de ces mains ont une orthographe calamiteuse, ce qui exclut tout « secrétaire » à proprement parler, c’est-à-dire engagé comme tel. Il y a les secrétaires officiels, et les secrétaires officieux.

Quelle est cette main à l’orthographe si fautive qui écrit « listoire » pour « l’histoire » ?


Cela  ne va pas être une mince affaire d’identifier ces mains d’Augustin, et de comprendre les méthodes de travail d’un historien aveugle au XIXe siècle, autour de l’écoute, de la dictée, ce qui pose nécessairement les questions de la collaboration et de l’auctorialité.

Ce sera l’objet d’un séminaire organisé par Yann Potin et qui commence le 15 mars 2019, aux Archives nationales.

Réunion de travail à l’IRHT

Ce matin, à l’antenne orléanaise de l’IRHT, un atelier de travail a réuni les personnes associées au projet ArchAT : François Bougard, Gilles Kagan, Emmanuelle Khury, Guillaume Porte (IRHT), Perrine Thuringer (CESR), Yann Potin (AN), Céline Roussel (Paris 4), et, bien sûr, Giorgia Vocino et moi-même (Université d’Orléans, POLEN). 

Les ateliers de l’années 2018-2019 ont été évoqués :

1. L’édition (papier et numérique) des Récits des temps mérovingiens.

2. Les fameux « cahiers de la chambre », sans doute l’objet le plus original de ces archives Thierry : transcription (TEI), recherche sur les pratiques savantes d’un historien aveugle.

3. La correspondance de la famille Thierry

4. La création de la base de données et du site.

5. Pour l’avenir, une exposition sur les Mérovingiens, autour et avec Thierry.

À mon retour, je trouve dans ma boîte à lettres le volume Augustin Thierry, l’histoire pour mémoire, coordonné par Yann Potin et moi-même, qui édite les actes un colloque tenu aux Rendez-vous de l’Histoire de Blois : il est tout juste sorti de l’imprimerie des PUR et sort en librairie le 11 octobre 2018.

 

Des aveugles au XIXe siècle… visite de la bibliothèque Valentin Haüy

Céline Roussel prépare une thèse sur « Cécité, discours et représentations de soi dans les récits autobiographiques d’aveugles du XIXe au XXIe siècle » (sous la direction de Véronique Gély), et travaille comme bénévole à l’association Valentin Haüy, où elle fait des permanences pour la bibliothèque patrimoniale. Elle m’avait contactée à propos du projet ArchAT, et nous avons enfin pu convenir d’un rendez-vous ce mercredi 4 juillet.

L’association Valentin Haüy, du nom du fondateur (1745-1822) de la première école pour aveugles à Paris,  a été créée par Maurice de Sizeranne (1857-1924), lui-même aveugle, en 1889.

Buste de Maurice de Sizeranne conservé dans la bibliothèque patrimoniale.

La bibliothèque recèle de nombreux imprimés, parfois très rares, des manuscrits également, venus du monde entier. Un fonds passionnant, malheureusement pas entièrement catalogué, faute de personnel, et qui reste accessible notamment grâce au bénévolat de Céline.

Il y a aussi un magnifique musée qui comporte des objets destinés aux aveugles : machines à écrire, mappemondes, alphabets (ainsi que des vitrines sur l’historique de l’association).

Mais cette rencontre ne s’est pas limitée à la visite de ces lieux, aussi passionnante soit-elle. Elle m’a surtout permis de découvrir tout un champ de recherches qui recoupe le mien et dont je n’avais pas particulièrement conscience lorsque j’ai entrepris le projet ArchAT, même si la Fédération des Aveugles du Val-de-Loire est un des partenaires du programme – et qui doit surtout intervenir dans la phase de diffusion et d’accessibilité des travaux réalisés.

Augustin Thierry est un historien aveugle à trente ans, mais, il faut bien l’avouer, c’est pour ses travaux historiques que je me suis intéressée à lui. Quant à sa cécité, elle avait à mes yeux surtout été la cause de son parcours biographique qui le conduit à être pensionné de l’État, ainsi que du caractère très particulier de ses archives, ses « manuscrits » étant principalement allographes.

Aujourd’hui, Céline Roussel m’a initiée au champ des disability studies, à ces recherches universitaires qui regroupent historiens, philosophes, littéraires travaillant (entre autres) sur les intellectuels et les artistes en situation de handicap. Au cours de la discussion, de nombreuses convergences et interrogations sont apparues (manières de travailler, question de la propriété intellectuelle, etc.).

Je repars ainsi avec des lectures pour l’été : Vivre sans voir, de Zina Weygand (qui comporte tout un chapitre sur les aveugles dans le premier XIXe siècle), et Une jeune aveugle dans la France du XIXe siècle, texte édité par Zina Weygand et Catherine Kudlick d’après un manuscrit des Quinze-Vingt d’une dénommée Thérèse-Adèle Husson.

C’est là le caractère passionnant de la recherche universitaire, qui, quoique souvent très pointue, peut toujours susciter des regards croisés imprévus.

Céline Roussel à la bibliothèque patrimoniale

 

Le Furne corrigé d’Augustin Thierry

Les balzaciens connaissent bien l’objet éditorial du « Furne corrigé ». Il s’agit d’un exemplaire des œuvres complètes de Balzac, parues chez l’éditeur Furne à partir de 1842, qui appartenait à l’auteur et sur lequel il a inscrit des corrections, changements parfois minimes, variantes parfois très développées. Ces corrections ne sont parues qu’après la mort de l’auteur (1850), chez l’éditeur Lévy, en 1869, dans une édition qui se disait alors « définitive », selon les termes du prospectus de 1868 (et qui comportait d’ailleurs un certain nombre de réécritures stylistiques de la prose balzacienne, sur lesquelles j’avais travaillé… mais ceci est une autre histoire). Et c’est cette édition que l’on connaît à présent (c’est celle de la Pléiade, par exemple, qui fait toujours référence, expurgées des inventions de Lévy, bien sûr).

C’est pourquoi, en balzacienne de longue date que je suis, j’ai trouvé particulièrement piquant qu’il y ait aussi un « Furne corrigé » d’Augustin Thierry.

Thierry fait paraître ses œuvres complètes de son vivant, chez Furne, à partir de 1851 (je rappelle qu’il est mort en 1856). Or il était particulièrement pointilleux, et n’a eu de cesse, tout au long de sa carrière obérée par sa cécité, de modifier les œuvres qu’il avait déjà publiées (notamment l’Histoire de la conquête de l’Angleterre par les Normands). Ces rééditions successives sont souvent truffées de variantes, parfois très significatives, d’un point de vue scientifique, ou politique d’ailleurs (à cet égard, la carrière de Thierry n’est guère originale, et il s’est lentement mais sûrement déplacé vers la droite de l’échiquier politique en vieillissant).

Cette édition complète chez Furne constitue un massif éditorial particulièrement labyrinthique, entre des éditions in-8° ou in-18°, parfois parues la même année, et des dates de couverture erronées. Pour faire simple, si c’est possible: on peut avoir, la même année, une édition qui n’est que la reprise d’une édition antérieure mais avec en couverture la date de parution, et, une édition qui est une édition revue et corrigée. Et, pour couronner le tout, le catalogue de la BnF est parfois fautif.

Le contrat éditorial qui devait mener au Furne corrigé, puisqu’il s’agit de cela, est d’ailleurs mentionné dans l’inventaire après décès conservé aux AN et communiqué par Yann Potin. Il est question des « corrections des œuvres au fur et à mesure qu’elles seraient achevées », ce qui donnerait lieu à une « édition reconnue définitive par l’auteur ».

C’est ici l’exemplaire des Récits des temps mérovingiens du Furne corrigé, conservé aux  Archives départementales du Loir-et-Cher, qui nous intéresse particulièrement, puisque l’une des finalités d’ArchAT est d’en donner une édition critique. Il s’agit de l’édition de 1851 (in-8°), mais sur la couverture, c’est la date de 1852 qui apparaît : probablement un exemplaire d’auteur donné en vue de ces corrections.

En voici un exemple (le volume vient d’être numérisé à l’IRHT) — évidemment, nul besoin de rappeler qu’il ne s’agit pas, en l’occurence, de la main de Thierry :

Ou un autre, avec une paperolle :

Cette réflexion sur le Furne corrigé de Thierry vient de la nécessité de choisir une édition de référence pour l’édition des Récits, question sur laquelle Giorgia Vocino et moi travaillons actuellement. A priori, ce sera celle de 1856, parue tout juste avant la mort de l’auteur. Elle est annoncée le 26 avril dans la Bibliographie de la France. Thierry meurt le 22 mai. Il reste à vérifier que l’édition publiée par son frère Amédée et l’un de ses exécuteurs testamentaires (et historien), Henri Martin, parue plus tard chez Furne (& Jouvet), et présentée comme l’édition définitive établie d’après les derniers manuscrits de l’auteur, ne comporte pas de variantes… C’est fort peu probable pour les Récits, bien moins retravaillés que la Conquête, et déjà republiés du vivant de l’auteur – mais work in progress, comme  on dit.

Photographie

Il n’existe pas de photographie d’Augustin Thierry. Des gravures, mais pas de photographie. Une photographie circule sur Internet mais elle est due à une identification fautive sur un album disponible sur Gallica, et où Augustin est confondu avec son frère Amédée (dont il existe d’ailleurs plusieurs clichés, et un tableau réalisé par Gérôme, conservé au Château de Blois)  – erreur signalée à la BnF, et à présent corrigée. Pas de tableau non plus d’ailleurs, celui d’Henry Scheffer, légué à son frère Amédée d’après le testament d’Augustin, ayant disparu dans l’incendie de la maison d’Augustin Augustin-Thierry, le petit-neveu, en 1947. Il existe donc très peu de représentations de l’historien aveugle, alors que les hommes de lettres, les savants, les hommes politiques, les hommes en vue, donc, se faisaient tous tirer le portrait, et ce dès les années 1840.

Les images d’Augustin Thierry, ce sont donc d’abord celles de ses manuscrits, qui sont rarement de sa main, autre forme de médiation. En ce moment, à l’IRHT (antenne d’Orléans), les divers fonds blésois d’Augustin Thierry sont pris en photo, première étape de la numérisation.

C’est Malik Nejmi qui s’en occupe. Le voici au travail.

Dès que nous aurons les photographies, la 2e phase du programme ArchAT pourra commencer.

Augustin Thierry, de Blois à Orléans

Hier, lundi 23 avril, les quatre fonds Augustin Thierry conservés à Blois ont été transférés à l’IRHT (Antenne Augustin Thierry, à Orléans) en vue de leur numérisation.

Grâce à la collaboration des diverses institutions, tout s’est très bien passé (merci à Bruno Guignard, de la Bibliothèque Abbé Grégoire, à François Lafabrié, du Château, à Élodie Taupin, des Archives municipales, et à Tifenn Hamonic, des Archives départementales).

Et surtout merci à Gilles Kagan (ici au Château), qui m’a accompagnée dans cette tournée blésoise.

La tournée s’est achevée par les Archives départementales, où nous attendait Tifenn Hamonic, et où est conservé le fonds le plus important (en terme de volume).

Voilà, tout tient dans le fourgon de l’IRHT. Les fonds quittent Blois direction Orléans.

Entretemps, Giorgia Vocino finissait tout juste le récolement du dernier dossier aux AD.

Le projet va pouvoir entrer dans sa nouvelle phase : la photographie, supervisée par Gilles Kagan à l’IRHT. Durée : 2 mois. Pendant ce temps, Giorgia Vocino et moi allons travailler sur l’établissement du texte des Récits des temps mérovingiens en vue de leur édition.