La cécité

La cécité à travers la correspondance

29/09/1833 : lettre à Guizot

Je voudrais bien pouvoir exécuter le travail dont vous me parlez mais un résumé historique m’a toujours paru la chose la plus pénible. Toute ma force est dans le détail, et dans un extrême détail. En 1826, Schubart me demanda le même ouvrage, sur une échelle à peu près double, ce qui m’en rendait l’exécution plus facile. Il m’offrait beaucoup d’argent et après avoir été tenté, après avoir esquissé deux ou trois plans, je refusai, faute de confiance en moi-même. Ma manière actuelle de travailler, deux heures par jour avec mon secrétaire, et le reste de mémoire, et en rêvant, me rend encore plus incapable d’un travail où il faut beaucoup lire pour condenser ce qu’on a lu. Moi, j’ai besoin d’un texte court, facile à retenir par cœur, auquel mon imagination puisse s’attacher sans fatigue pour le développer à loisir. Les nouvelles lettres sur l’Histoire de France [les Récits des temps mérovingiens] dont je m’occupe depuis quelques mois remplissent à merveille toutes ces conditions ; c’est un travail entièrement neuf, c’est la mise en scène de vos idées sur le pêle-mêle du sixième et du septième siècle ; c’était le seul ouvrage auquel je puisse avoir cœur, en attendant le moment de reprendre mon histoire des invasions germaniques. […] Enfin, mon cher ami, aidez-moi autant que vous le pourrez à sortir d’une position précaire qui ne convient ni à mon âge, ni à ma santé, ni aux services que j’ai pu rendre par quinze ans de travaux. 

19/01/1834 : lettre à Villemain 

 Lorsque j’ai reçu ta dernière lettre si aimable pour moi, je venais de voir dans les journaux l’annonce de cette vacance qui devait être amenée en ma faveur. Tu disais que tu allais poser la question de mon entrée dans l’Université. Je croyais, pour cette fois, être au bout de ma longue attente, et, huit jours après, les journaux m’apprennent que la place est donnée à un autre. Il n’y a pas, non, il n’y a pas de solliciteur importun qui ait été promené d’espérances en désappointements plus que je ne le suis depuis quinze mois. Est-ce là mon rôle ? Si Guizot n’ose plus ce qu’il voulait encore au mois de décembre, rappelle-lui qu’il y a une chose qu’on me doit et qu’on peut me donner, le maximum des pensions littéraires. Je le demande et je ne cesserai de le demander. Reste à savoir si ce sont des amis ou des étrangers qui me l’accorderont !

27/02/1834 : lettre à Villemain     

Est-ce que mes amis regardent le titre d’inspecteur de l’Académie comme trop éminent pour moi ? Si j’avais prévu un pareil avenir, j’aurais un peu ménagé mes yeux. J’avais espéré jusqu’à ce moment conserver au moins un lambeau de ma pension sur la liste civile. Ces 500 francs sont peu de choses, mais c’est le salaire d’un domestique sans lequel je ne puis plus me transporter d’une chambre à l’autre. En serais-je donc réduit à me faire délivrer par mon frère un certificat d’indigence ? Ce serait une dérision et une honte pour nous deux… Je suis bien découragé. J’ai beau montrer ce que je sais faire en histoire, le zèle pour moi n’en devient pas plus chaud. C’est une barque pourrie qui a noyé son maître. Si cet abandon continue, je la laisserai là, et je ferai avec ma femme des livres pour les enfants.

21/03/1834 : lettre à Désiré Nisard 

La cécité complète dont je suis malheureusement affligé me rend incapable de toute travail sur la topographie des villes, sur l’âge, l’aspect et le caractère de leurs monuments et comme vous l’observez très bien, il est presque impossible de séparer cette partie descriptive de la partie historique pour la confier à une autre main. Tout ce que j’aurais à vous offrir, ce serait de compléter l’histoire politique de quelques-unes des villes dont j’ai raconté la vie communale. Je ne pourrai m’en occuper qu’après l’achèvement de mes Nouvelles Lettres sur l’histoire de France, car monsieur, je n’ai que deux heures de travail par jour.

Lettre à Prescott, à dater 

Vous me demandez, monsieur, si la Nécessité, mère de toute industrie, ne m’a pas suggéré quelque méthode particulière qui atténue pour moi les difficultés du travail d’aveugle. Je suis forcé d’avouer que je n’ai rien d’intéressant à vous dire. Ma façon de travailler est la même qu’au temps où j’avais l’usage de mes yeux, si ce n’est que je dicte et m fais lire. Je me lais lire tous les matériaux que j’emploie, car je ne m’en rapporte qu’à moi-même pour l’exactitude des recherches et le choix des notes. Il résulte de là une certaine perte de temps ; le travail est long, mais voilà tout ; je marche lentement, mais je marche. Il n’y a qu’un moment difficile, c’est le passage subit de l’écriture manuelle à la dictée. Quand une fois ce point est gagné, on ne trouve plus de véritables épines. Peut-être, monsieur, avez-vous déjà l’habitude de dicter parfois à un secrétaire : si cela est, mettez-vous à le faire exclusivement et ne vous inquiétez pas du reste. En quelques semaines, vous deviendrez ce que je suis moi-même ; aussi calme, aussi présent d’esprit pour tous les détails du style, que si je travaillais avec mes yeux, la plume à la main.

Et les Cahiers de la chambre (AD 41)

Cahier F 1576 03

mon frère est-il révoqué sans dédommagement ou désigné en effet pour quelque autre emploi ? Pardonnez-moi Monsieur d’oser vous faire cette demande si elle est indiscrète vous la trouverez j’en ai la confiance excusable de ma part. Je suis aveugle et condamné à une retraite absolue

Cahier F 1577 01

Si j’avais encore mes yeux, j’irais revoir la ville et le collège par où je suis entré dans le monde ; j’ai souvent fait ce projet qui restera l’un de mes rêves (…)

Je suis marié depuis dix ans et ce bonheur m’a fait prendre en patience la perte de mes yeux et les désagréments de ma triste santé.

Cahier F 1577 06

mes heures de travails sont rares et courtes, je les dois tous entière à quelque chose de plus grave et de plus utile qu’une joute d’esprit difficile d’ailleurs pour moi autant qu’il est facile pour vous.

Le récit de Dix ans d’études historiques (1834)

Ma tâche finie, j’écoutai, mais trop tard peut-être, le conseil de prendre du repos : il y avait urgence, car j’étais devenu entièrement incapable de lire et d’écrire. Ma vue ne cessa pas de décliner, malgré l’emploi des remèdes les plus énergiques ; et, pour dernière prescription médicale, on m’ordonna de voyager. J’allai en Suisse, et de là en Provence, où M. Fauriel vint bientôt me rejoindre. Ce voyage avait pour lui un but scientifique ; c’était le dernier complément de longues et patientes recherches sur l’histoire politique et littéraire de la France méridionale, travail digne, selon moi, des plus beaux temps de l’érudition historique. Condamné à l’oisiveté, je suivais, de ville en ville, mon laborieux compagnon de voyage, et je le regardais, non sans envie, scruter toutes les reliques du passé, fouiller les archives et les bibliothèques, pour mettre la dernière main à l’ouvrage qui devait combler un vide immense dans notre histoire nationale. C’est ainsi que nous parcourûmes ensemble, durant plusieurs mois, la Provence et le Languedoc. Hors d’état moi-même de lire, non pas un manuscrit, mais la plus belle inscription gravée sur la pierre, je tâchais de tirer encore quelque profit de mes courses en étudiant sur les monuments l’histoire de l’architecture du moyen âge. J’avais tout juste assez de vue pour me conduire ; mais en présence des édifices ou des ruines dont il s’agissait de reconnaître l’époque ou de déterminer le style, je ne sais quel sens intérieur venait au secours des mes yeux. Animé par ce que j’appellerais volontiers la passion historique, je voyais plus loin et plus nettement. Aucune des lignes principales, aucun trait caractéristique ne m’échappait, et la promptitude de mon coup d’œil, si incertain dans les circonstances ordinaires, était une cause de surprise pour les personnes qui m’accompagnaient. Telles sont les dernières notions que m’ait procurées le sens de la vue ; un an après, cette jouissance si bornée, et pourtant si vive encore pour moi, ne m’était plus permise : tout reste de vision avait disparu.

De retour à Paris dans les premiers mois de 1826, je me remis à suivre ce que je regardais comme ma destinée, et presque, aveugle, je retrouvai tout mon zèle pour de nouvelle études. La nécessité de lire par les yeux d’autrui et de dicter au lieu d’écrire ne m’effrayait pas ; je m’étais déjà rompu à ce genre de travail dans la rédaction des derniers chapitres de mon ouvrage. La transition toujours si rude d’un procédé à l’autre m’avait été rendue moins pénible par les soins empressés d’une amitié qui m’est bien chère. C’est à M. Armand Carrel, dont le nom est célèbre aujourd’hui, que je dois d’avoir franchi sans hésitation ce pas difficile. Son caractère si ferme et son esprit si droit sont venus ensemble à mon aide dans les jours de découragement ; et peut-être lui ai-je rendu service pour service en devinant le premier et en révélant à ses propres yeux l’avenir de son beau talent. (…)

Quelque étendu que fût le cercle de ces travaux, ma cécité, alors complète, ne m’aurait pas empêché de le parcourir ; j’étais résigné, autant que doit l’être un homme de cœur ; j’avais fait amitié avec les ténèbres. Mais d’autres épreuves survinrent : des souffrances aiguës et le déclin de mes forces annoncèrent une maladie nerveuse de la nature la plus grave. Je fus contraint de m’avouer vaincu, et pour sauver, s’il en était encore temps, les derniers restes de ma santé, je renonçai au travail, et je quittai Paris, en octobre 1828.

Telle est l’histoire des deux années de ma vie littéraire les plus remplies et les plus laborieuses. Depuis, je n’en ai pas retrouvé de pareilles, et seulement j’ai pu glaner çà et là quelques heures de travail parmi de longs jours de souffrance. Le temps d’arrêt qui ouvrit pour moi l’année 1829 marque la limite commune de ces deux époques, si différentes l’une de l’autre. Là se trouve la fin de ma carrière de jeunesse et le commencement d’une nouvelle carrière que je poursuis avec courage, où j’avance à pas lents, bien plus lents qu’autrefois, mais en revanche plus sûrs peut-être. (…)

Si, comme je me plais à le croire, l’intérêt de la science est compté au nombre des grands intérêts nationaux, j’ai donné à mon pays tout ce que lui donne le soldat mutilé sur le champ de bataille. Quelle que soit la destinée de mes travaux, cet exemple, je l’espère, ne sera pas perdu. Je voudrais qu’il servît à combattre l’espèce d’affaissement moral, qui est la maladie de la génération nouvelle (…) Pourquoi se dire avec tant d’amertume que, dans le monde constitué comme il est, il n’y a pas assez d’air pour toutes les poitrines, pas d’emploi pour toutes les intelligences ? L’étude sérieuse et calme n’est-elle pas là ? et n’y a-t-il pas en elle un refuge, une espérance, une carrière à la portée de chacun de nous ? Avec elle, on traverse les mauvais jours sans en sentir le poids, on se fait à soi-même sa destinée ; on use noblement sa vie. Voilà ce que j’ai fait et ce que je ferais encore ; si j’avais à recommencer ma route, je prendrais celle qui m’a conduit où je suis. Aveugle et souffrant sans espoir et presque sans relâche, je puis rendre ce témoignage, qui de ma part ne sera pas suspect ; il y a au monde quelque chose qui vaut mieux que les jouissances matérielles, mieux que la fortune, mieux que la santé elle-même, c’est le dévouement à la science.