La conversion

Augustin Thierry, libre penseur, s’est-il converti à la religion catholique à la fin de sa vie ?

La veille des cérémonies blésoises du bicentenaire paraît dans Le Temps une interview de Gilbert Augustin-Thierry, « Augustin Thierry raconté par son neveu ». Un chapitre, intitulé « La prétendue conversion d’Augustin Thierry », évoque le père Gratry et l’abbé Perraud qui auraient fréquenté la maison de l’historien avant sa mort :

On a prétendu que ces efforts avaient été couronnés de succès. Mon père, étroitement lié avec son frère, ne lui a jamais entendu formuler un propos qui donnât raison à ce bruit. Pour lui, comme pour tous ceux qui restèrent jusqu’à la fin les intimes et les confidents de la pensée du malade, ce retour au catholicisme n’est qu’une fable. (…) s’il a abjuré des erreurs, ce ne sont que des erreurs historiques, et l’indépendance de pensée doit il avait fait preuve toute sa vie ne l’a pas quitté sur la fin. En tout cas la réconciliation solennelle escomptée n’eut pas lieu. (…) 

Il n’y en eut pas moins sur sa tombe un scandale. Le jour des obsèques, au moment où l’on allait enlever le cercueil pour le conduire au cimetière, le curé de Saint-Sulpice prit la parole et, apostrophant l’assistance, il déclara qu’Augustin Thierry était un exemple du peu qu’est la science, puisqu’elle est obligée de venir à résipiscence et qu’un simple curé de campagne enseignant le catéchisme connaissait mieux la vérité que les plus illustres docteurs des académies et des instituts du monde. Inutile d’ajouter qu’une polémique furieuse s’ensuivit.

Gilbert Augustin-Thierry s’appuie, pour nier la conversion de Thierry, sur les archives familiales, et notamment sa correspondance avec la princesse de Belgiojoso (« J’ai dépouillé sa correspondance »). Le point de vue est corroboré par un article d’Ernest Daudet (le frère d’Alphonse) dans Le Figaro du lendemain : « il n’y avait pas eu conversion ». Une semaine plus tard, Mgr Perraud, à présent évêque d’Autun, répond à ces soupçons dans une lettre publique à M. Wallon:

J’ai le devoir d’y insister, puisque le narrateur d’une interview publiée par le journal Le Temps, le jour même où avait lieu la cérémonie de Blois, a infirmé on témoignage, et qualifié de « prétendue » la conversion aux idées chrétiennes du célèbre historien. (…

Je pourrais d’abord opposer à l’article en question un témoignage d’ordre intime et domestique dont la valeur ne saurait être contestée. L’honorable M. Gignoux, ancien attaché au ministre des finances, actuellement maire de Créteil, a épousé en 1855 la nièce d’Augustin Thierry, cette nièce que son oncle aveugle avait fait venir auprès de lui dès 1847 et qui fut (je cite M. Gignoux lui-même) « son Antigone jusqu’à la mort ». Or, dans une lettre rendue publique le 21 octobre dernier, M. le maire de Créteil, neveu par alliance de l’historien, mentionne très explicitement « le retour d’Augustin Thierry à la foi catholique » et m’invite à donner de détails sur ce retour[4].

L’autre branche de la famille, les Gignoux, conforte ainsi l’hypothèse de la conversion et s’inscrit contre l’héritage libre penseur revendiqué par Gilbert. La polémique enfle, et Ernest Daudet se fend d’un nouvel article le 24 novembre 1895, en concluant cette fois à la conversion. Gilbert Augustin-Thierry répond à ces allégations dans le Figaro du 2 décembre 1895. Cet article est important, car pour la première fois est mentionné l’ensemble des « papiers de famille » laissés par l’historien, et sur lesquels il s’appuie pour réfuter l’hypothèse de la conversion :

(…) Augustin Thierry se faisait-il lire, chaque dimanche, l’office de la messe ; bien plus, cette messe aurait-elle été célébrée dans sa chambre de malade ? J’avoue qu’après une étude attentive du brouillon de sa correspondance durant les années 1854, 55 et 56 – correspondance que je crois posséder tout entière – et après le dépouillement d’un curieux journal où, paralysé, il relate et dicte lui-même jusqu’aux plus infimes détails de ses journées, je n’ai trouvé aucune mention ni de ces messes, ni même de ces pieuses lectures. Omission, on me le concèdera, au moins bizarre – surtout lorsque je n’ai pu découvrir en toute la correspondance que deux lettres adressées au R. P. Gratry, lettres simplement empreintes d’une froide politesse, et pas une seule écrite au curé de Saint-Sulpice, feu M. l’abbé Hamon. (…) en revanche, à chaque ligne du journal dont j’ai parlé plus haut, je voix revenir les noms du frère d’Augustin, mon vénérable père, Augustin Thierry, et celui de leur vieil ami Henri Martin, désignés tous deux pour exécuteurs testamentaires. Ceux-là surtout furent, selon moi, « les intimes, les assidus, les confidents » de la dernière heure, et c’est de leur bouche que j’ai pu recueillir de formelles réserves sur ce qu’ils ont toujours considéré comme une simple hypothèse. Sa correspondance et son journal, telles sont les seules révélations sur soi-même que nous a transmises l’auteur des Récits mérovingiens, et, je le répète, on n’y lit aucune mention ni de cérémonies, ni de lectures dominicales.

Témoignages versus papiers de famille, la famille du grand homme s’affronte donc sur la « bonne » mémoire qu’il faut léguer de l’historien. S’esquisse aussi, de manière sous-jacente, un enjeu tout politique : Augustin Thierry, le partisan de Juillet, pourrait être récupéré par la droite conservatrice s’il était estampillé bon catholique. 


C’est une tout autre parole sur l’affaire de la conversion, qu’Augustin Augustin-Thierry, allant à l’encontre de son propre père, confirme dans son livre dans de longs développements, en se fondant, lui aussi, sur les papiers de famille que Gilbert avait brandis. Le petit-neveu s’appuie sur des lettres de 1851 qui évoquent des doutes, et une envie de redevenir catholique. Voici la lecture qu’il en livre : le « mystère de la lutte encore indécise où se débat un esprit qui parlemente avec soi-même, tels sont les sentiments d’Augustin Thierry à l’endroit de son retour à Dieu ». En réalité, il recourt aux témoignages des « confesseurs » de l’historien pour interpréter les archives dont il dispose (nous soulignons) : 

On doit accepter pour vraies de si hautes et solennelles attestations, appuyées de détails précis et qui correspondent si complètement à ce que nous connaissons, par ses lettres, des sentiments profonds d’Augustin Thierry. Il ne suffit pas, pour les infirmer ou les récuser, de ne point trouver mention de ces lectures ni de ces pieuses cérémonies dans le dépouillement d’un curieux journal, où le paralytique relate et dicte lui-même jusqu’aux plus menus incidents de ses journées. Autant qu’on puisse pénétrer dans les secrets replis de sa conscience, il apparaît que Renan commente une évidente méprise, lorsqu’il tente d’expliquer par « le sentiment des convenances » et « l’art de construire une belle vie » la conclusion logique d’un long débat intérieur dont il ne posséda jamais les éléments entiers.