L’affaire Carrel

Né à Rouen en 1800, Armand Carrel est un libéral connu pour avoir fondé, le 3 janvier 1830, Le National, journal hostile au régime de la Restauration, et pour avoir été tué dans un duel célèbre qui l’a opposé à Émile de Girardin, en 1836.

Avant sa brillante et courte carrière de journaliste, Armand Carrel a d’abord été sous-lieutenant dans l’armée, avant de démissionner par conviction républicaine. Il a ensuite été le premier secrétaire d’Augustin Thierry, alors que celui-ci, touché par les premières atteintes de la cécité, devait achever l’Histoire de la conquête de l’Angleterre par les Normands (1825). Il s’essaie ensuite, sans grand succès, à une carrière d’historien. Il participe à l’entreprise des Résumés d’Histoire universelle de Lecointe en prenant en charge un abrégé de l’histoire de l’Écosse – dans le prolongement de l’Histoire de la conquête que Thierry ne voulait pas prendre en charge, ce pour quoi il a recommandé son secrétaire [1]Armand Carrel, Résumé de l’histoire de l’Écosse, Lecointe et Durey, 1825. Voir Gilles Crochemore, Armand Carrel (1800-1836). Un républicain réaliste, PUR, 2006, p. 46-47. Carrel publie également une Histoire de la contre-révolution en Angleterre sous Charles II et Jacques II chez Sauterez (l’éditeur libéral de Thierry) en 1827.

La mort brutale de Carrel plonge le monde des lettres dans la consternation et les hommages se multiplient. En 1837, dans la Revue des Deux Mondes, organe de presse auquel Augustin Thierry livre ses premiers Récits des temps mérovingiens, Désiré Nisard fait l’éloge funèbre de ce brillant rédacteur. Mais à l’en croire, la mission de secrétaire de Carrel auprès d’Augustin Thierry était plutôt une véritable collaboration littéraire :

La presse offrait alors une voie naturelle à tous ceux qu’un goût sérieux portait vers les lettres, et un grand attrait à tous ceux qui manquaient seulement d’une vocation déterminée d’un autre côté. Carrel hésita long-temps. Sa famille lui conseillait le commerce, et il y dut penser sérieusement. On le pressait ; on craignait la perspective d’un oisif onéreux aux siens. Ce fut au milieu de ces incertitudes, qui allaient devenir des souffrances, qu’un homme de talent et de cœur, digne d’être un moment le patron de celui dont il devait être plus tard le collaborateur modeste et dévoué, M. Arnold Scheffer, le proposa pour secrétaire à M. Augustin Thierry, lequel achevait alors l’Histoire de la conquête de l’Angleterre par les Normands. Sa vue, déjà affaiblie par le travail, avait besoin de la main et des yeux d’un collaborateur habile. Il offrit au jeune officier l’équivalent de son traitement. Carrel, après avoir obtenu l’agrément de sa famille, reçut une lettre de M. Thierry, conservée avec soin dans ses papiers, et que celle qui a hérité de toutes ses dettes de reconnaissance a récemment rendue, par mon entremise, à l’illustre historien. Dans cette lettre, M. Thierry mandait à Carrel «  qu’il pouvait venir dès-lors l’aider dans ses recherches historiques. » Je cite ces expressions délicates qui éloignent toute idée d’une position subalterne. M. Thierry ménageait déjà dans son jeune collaborateur l’écrivain du National. « Ce travail sera peu amusant, ajoutait M. Thierry, mais il y aura peut-être quelque instruction à en retirer. » Je n’ai pas pu lire froidement ces mots. Il faut penser que ce billet si simple a donné à Carrel un moment de vive émotion et peut-être de bonheur. Il échappait à ces luttes de famille dont la fin est au prix d’une séparation; il échappait à l’humiliante nécessité d’être un mauvais négociant.

Le travail de Carrel, installé auprès de M. Thierry, consistait à faire des recherches, à débrouiller et à mettre en-ordre des notes, à corriger les épreuves de l’Histoire de la conquête. Ces travaux, et d’autres du même genre, ne sont stériles et subalternes qu’entre des mains malhabiles ; un homme distingué y trouve de quoi déployer sa sagacité et exercer son goût. Carrel y montra dès l’abord assez de qualités solides pour qu’en très peu de temps la ligne de démarcation s’effaçât par degrés entre le secrétaire et l’écrivain déjà consommé. Ce fut peu à peu un travail commun où les parts naturellement très inégales dans les pages exquises et dans l’inspiration même de l’œuvre, l’étaient moins dans les accessoires et dans la rédaction générale. M. Thierry, avec cette forte modestie qui le distingue, aime à reconnaitre tout ce que dut son dernier volume de l’Histoire de la conquête à la collaboration de Carrel. Non seulement il trouvait profit à le consulter sur l’importance et le degré de certitude historique des faits, mais encore il lui demandait sa main pour quelques détails de style. Dans les récits de bataille, par exemple, le jeune officier pouvait avoir plus naturellement le mot propre ; M. Thierry, qui ne le trouvait que par l’instinct des bons écrivains, le lui demandait souvent et jamais en vain. Généralement, le tour ou le mot proposé par Carrel était simple, ferme, vrai. M. Thierry m’a même avoué avec beaucoup de grâce que Carrel lui avait quelquefois rendu le service de lui suggérer, à la place d’une expression affaiblie par trop d’usage, une expression plus directe, plus vive et plus rapprochée de son sens primitif.

Six mois se passèrent ainsi. Carrel n’avait pas encore pris la plume pour son compte. Un libraire étant venu demander à M. Thierry un résumé de l’histoire d’Ecosse, celui-ci, qui suffisait à peine à ses immenses travaux engagea Carrel à s’en charger. Carrel se mit au travail, et fit, avec les idées de l’Histoire de la conquête, un court et substantiel résumé, où M. Thierry dut mettre, pour les convenances du libraire, une introduction de sa main. L’ouvrage eut assez de succès pour que Carrel refusât désormais tout traitement. Il se croyait déjà trop payé par l’honneur de cette collaboration dans le premier ouvrage sorti de sa plume. M. Thierry n’y consentit pas d’abord ; mais Carrel insistant, il fut convenu qu’il recevrait le traitement durant trois mois encore, après quoi il serait libre.

Dans l’intervalle, la mère de Carrel avait fait un voyage à Paris. Les lettres de M. Thierry ne l’avaient pas rassurée. Cette modeste existence d’homme de lettres ne la tranquillisait point, et paraissait la flatter médiocrement. Elle avait besoin que M. Thierry lui renouvelât ses premières assurances, et se portât en quelque façon garant de l’aptitude littéraire et de l’avenir de son fils. Dans deux dîners qu’elle offrit à M. Thierry, elle l’interpella vivement sur ce sujet. « Vous croyez donc, monsieur, que mon fils réussira, et qu’il aura une carrière ? » – « Je réponds de lui comme de moi-même, dit M. Thierry ; j’ai quelque expérience des vocations littéraires : votre fils a toutes les qualités qui font le succès aujourd’hui. » Pendant qu’il parlait, Mme Carrel fixait sur lui un regard pénétrant, comme pour distinguer ce qui était vrai, dans ses paroles, de ce qui pouvait n’être que politesse ou encouragement. Quant au jeune homme, il écoutait sans rien dire, respectueux, soumis, et, à ce que raconte M. Thierry, presque craintif devant sa mère, dont ta fermeté d’esprit et la décision avaient sur lui beaucoup d’empire. Carrel ne fléchissait que devant ses propres qualités, car ce qu’il respectait de sa mère n’était autre chose que ce qui devait, plus tard, le faire respecter lui-même comme homme public.

La première réunion avait laissé des doutes à Mme Carrel. Au sortir de la seconde, où, pressé entre ces deux volontés inflexibles, l’une qui demandait presque de s’engager pour son fils, l’autre, discrète et silencieuse, qui lui promettait de ne pas lui faire défaut, M. Thierry s’était sans doute montré plus affirmatif, Mme Carrel partit pour Rouen, plus convaincue et plus tranquille.

J’ai dit quels services Carrel avait rendus, comme collaborateur, à M. Thierry. Quant aux rapports d’homme à homme, sans être jamais familiers, rien n’y manquait de ce qu’une grande estime réciproque pouvait y mettre de solidité et de charme ; mais Carrel montra toujours beaucoup de réserve. Cette disposition, nullement gênante dans le tête-à-tête, à l’arrivée d’un étranger, devenait de la contrainte. Un jour, un parent de M. Thierry entre au moment où Carrel lui faisait la lecture d’un journal. Après quelque conversation, cette personne prie bien innocemment Carrel de continuer. Il. avait trop de tact pour s’y refuser, mais trop de susceptibilité pour s’y résigner sans chagrin. La personne partie, on se remet au travail. M. Thierry ne tarde pas à voir que Carrel n’a pas toute sa bonne humeur, et, comme son amitié lui était aussi précieuse que ses services, il lui demande ce qui a pu le mécontenter. Carrel le lui avoue. « Il n’est service pour vous, dit-il, qui me répugne ou me coute ; mais je ne veux pas que d’autres me demandent ce que vous avez seul le droit d’obtenir. » M. Thierry lui fit de tendres excuses. Carrel ne voulut pas être en reste avec lui ; il y répondit par d’autres excuses. « Il faut me pardonner, disait-il ; je suis militaire, et les militaires ont la mauvaise habitude de se tenir offensés de riens. »

Les trois mois obtenus par M. Thierry s’étaient écoulés, et l’Histoire de la conquête avait paru. Carrel ne venait plus chez M. Thierry à titre de secrétaire, mais seulement comme ami, offrant gratuitement des services devenus plus rares, mais que son talent croissant rendait plus précieux. Il passait une partie du temps à faire des recherches et à copier des extraits qui devaient servir aux travaux ultérieurs de l’historien. Dans le même temps, il préparait un nouveau résumé, à l’instar du premier, de l’histoire de la Grèce moderne. C’était plus l’œuvre de Carrel que le Résumé de l’Histoire d’Ecosse. M. Thierry n’y avait contribué que pour le projet, où il l’avait poussé, et pour quelques conseils particuliers, qui mirent le jeune écrivain sur la voie de notions sures et intéressantes. Au reste, l’ouvrage put se passer de la protection d’un morceau préliminaire du maître, et-le plan comme la rédaction en appartiennent entièrement à Carrel. Ce Résumé, publié à la fin de l’année 1827, a été réimprimé en 1829.

Désiré Nisard, « Historiens et publicistes modernes de la France. I. Armand Carrel », Revue des Deux Mondes, 1837.

References

References
1 Armand Carrel, Résumé de l’histoire de l’Écosse, Lecointe et Durey, 1825. Voir Gilles Crochemore, Armand Carrel (1800-1836). Un républicain réaliste, PUR, 2006, p. 46-47