La biographie du petit-neveu

Augustin Augustin-Thierry entreprend, à la suite d’Amédée Thierry, son grand-père, et de Gilbert Augustin-Thierry, son père, d’entretenir la mémoire du grand homme de la famille. Il multiplie les conférences sur son grand-oncle et publie, en 1922, Augustin Thierry d’après sa correspondance et ses papiers de famille, puis, en 1926, Une héroïne romantique : la princesse Belgiojoso – ouvrage qui transcrit la correspondance entre Augustin et cette aventurière italienne qui l’avait recueilli à la mort de sa femme.

Dans les années 1920, entre deux centenaires, il s’agit en effet de sauver Augustin Thierry d’un oubli profond, dont l’article de Camille Jullian [1]C. Jullian, « Augustin Thierry et le mouvement historique sous la Restauration », Revue de synthèse historique n°38, 1906. Il s’agit du texte d’une conférence faite le 9 novembre. n’avait pu le tirer. La dernière édition intégrale des Récits des temps mérovingiens date par exemple de 1888. 

Si Augustin, second du nom, est introduit dans le milieu artistique (notamment théâtral), son influence semble en retrait par rapport à l’aura de son père. Aussi cette publication revêt-elle en réalité une double fonction. Il s’agit tout d’abord de consacrer l’auteur, l’historien oublié, de rappeler au public le rôle de « l’Homère de l’histoire » dans la réforme historiographique des années de la Restauration. Mais cet ouvrage vise également à instituer l’héritier comme seul détenteur d’une parole autorisée sur l’historien (et l’ajout, après la mention de la « correspondance », de l’expression « papiers de famille » dans le titre est à cet égard essentiel). La biographie paraît significativement après la mort de Gilbert en 1915, et par ce geste Augustin se réapproprie ce fonds d’archives familiales – tout en modifiant quelque peu ce qu’il entend léguer de sa mémoire.

Dans son ouvrage, Augustin Augustin-Thierry tresse quelques récits : l’hagiographie du martyre aveugle, les aperçus sur sa vie privée et ses opinions politiques, et de rares échappées sur la réforme historiographique initiée par l’historien. S’il s’appuie sur la correspondance de son aïeul, sa gestion des archives est peu mise en avant, à de rares exceptions près. À l’orée du texte, une note précise ainsi : « D’après les fragments des Souvenirs inédits d’Amédée Thierry, en ma possession »[2]A. Augustin-Thierry, Augustin Thierry d’après sa correspondance et ses papiers de famille, Paris, Plon, 1922, p. 2., auxquels il renvoie à plusieurs reprises pour vivifier son récit de quelques anecdotes [3]Voir par exemple p. 79.. La mention la plus intéressante demeure le renvoi au « journal » de Thierry, mentionné par son père Gilbert, et dont il fait ainsi la description : « Ce journal de santé, rédigé avec le plus grand soin, à partir de 1844, par le secrétaire et médecin d’Augustin Thierry, le docteur Gabriel Graugnard, fournit également, pour les années qui précèdent, de précieuses indications auxquelles il a été déjà recouru dans ce récit »[4]Ibid., p. 119. Il ne précise toutefois pas quand il y a recours. Il y fait encore référence dans une note : « Le journal de santé d’Augustin Thierry constate cette amélioration durant … Continue reading. Quelques rares mentions de brouillons apparaissent également dans les notes de bas de page : « En même temps que plusieurs billets de remerciements à Chateaubriand, je trouve, semées dans les brouillons d’Augustin Thierry, des notes fragmentaires, d’après lesquelles je crois pouvoir conjecturer qu’il fut donné lecture en trois fois, passage Sainte-Marie, du livre Ier de la 4e partie des Mémoires d’outre-tombe« [5]Ibid., p. 168.. Augustin Augustin-Thierry fait également place à une Histoire de Philippe-Auguste inédite[6]Ibid., p. 86-92., et livre en annexe la correspondance de l’écrivain, dont celle échangée avec Chateaubriand, ce qui vise à mettre son aïeul sur un pied d’égalité avec les grands hommes de son temps.

L’ouvrage est préfacé par Gabriel Hanotaux, membre de l’Académie française, qui reprend l’argumentaire développé par Brunetière. Thierry est « d’abord l’historien romantique par excellence », mais, à l’image de sa nation, il a su renier ce péché de jeunesse : Hanotaux évoque la « brusque secousse que la volonté d’un homme de bon jugement imposa au tempérament d’une époque et d’une école, cette révolution soudaine, qui d’un romantique fit un classique, c’est toute la France ». Bref, « l’homme se mesura avec l’œuvre, et définitivement, la France posséda son historien classique ». Et de louer la « langue pure, simple et sobre » (ce qui est aussi en faire un anti-Michelet), sa « mesure » :   Augustin Thierry est « un Français de la meilleure veine ». Ainsi est-il derechef exonéré du romantisme et institué classique, le classicisme étant vu comme le principe d’une permanence. La préface finit par l’éloge de l’ouvrage d’Augustin Augustin-Thierry, « le monument qu’un digne héritier de cette belle famille vient de leur élever ». La tentative de résurrection porte bientôt ses fruits : les Récits des temps mérovingiens sont republiés pour la première fois depuis quarante ans en 1928.

Après cet ouvrage consacré à son grand-oncle, Augustin Augustin-Thierry entend honorer la mémoire de son grand-père, Amédée, en balayant la « poussière » qui a recouvert son œuvre. C’est l’enjeu de trois articles parus dans la Revue des Deux Mondes à la fin de l’année 1928, à la faveur de centenaire de l’Histoire des Gaulois. La tentative, assez timide, de réhabilitation n’en passe pas moins par le rappel de la gloire de l’aîné. Et Augustin Augustin-Thierry d’achever de dessiner la figure d’un partage des tâches et des expériences entre les deux frères : « Périlleuse comparaison, on l’a d’abord rapproché de son frère et sacrifié sur son autel. Première et souveraine injustice. Tous deux, loin de se nuire, ont des mérites différents. Mais beaucoup mieux que celle-là, d’autres raisons peuvent expliquer un discrédit inique. Les vingt années qui suivent sa mort sont une époque de transition historique, de bouleversement des vues et des méthodes ». Augustin Augustin-Thierry s’affirme alors comme historiographe, en indiquant que le « déterminisme d’un Taine » ou encore « la sociologie d’un Fustel de Coulanges » ont condamné sans rémission possible les « tentatives généralisatrices ». La conclusion met au jour un désir malgré tout de consécration et de reconnaissance tout en pointant la difficulté de l’entreprise : « Amédée Thierry devrait être compté parmi les plus grands historiens français » ; « Pareils titres d’honneur devraient garantir une mémoire. Alors pourquoi cette rigueur, pourquoi cet ostracisme ? » Il s’agirait là d’une nouvelle bataille idéologique à mener : « serviteur de l’Empire », Amédée ne saurait guère entrer au panthéon républicain, et subit aux yeux de son descendant un « anathème excessif ». Aucun projet de réédition de l’œuvre d’Amédée ne voit cependant le jour par la suite, bien que certains de ses manuscrits soient légués à l’Institut en 1939 par Louis de Goy, juriste et titulaire du prix Montyon de l’Académie des Sciences morales en 1909.

References

References
1 C. Jullian, « Augustin Thierry et le mouvement historique sous la Restauration », Revue de synthèse historique n°38, 1906. Il s’agit du texte d’une conférence faite le 9 novembre.
2 A. Augustin-Thierry, Augustin Thierry d’après sa correspondance et ses papiers de famille, Paris, Plon, 1922, p. 2.
3 Voir par exemple p. 79.
4 Ibid., p. 119. Il ne précise toutefois pas quand il y a recours. Il y fait encore référence dans une note : « Le journal de santé d’Augustin Thierry constate cette amélioration durant les années 1838-39 et la plus grande partie de 1840. Le malade souffre cependant d’insomnies fréquentes que l’on combat avec des pilules d’opium » (ibid., p. 160).
5 Ibid., p. 168.
6 Ibid., p. 86-92.